Cartographier un réseau relationnel

Ce document est un rapport de stage produit en deuxième année de Master "Document Numérique et Humanités Digitales" à l'Université Bordeaux Montaigne. Il détaille mon travail sur un projet de recherche ANR: "HyperOtlet"

Présentation de la structure d'accueil

La Maison des Sciences de l’Homme d’Aquitaine est un site local et régional inscrit dans le Réseau national des 23 MSH. La MSHA constitue un espace privilégié de recherches transversales en sciences humaines et sociales, elle joue un rôle d’incubateur et de facilitateur pour la communauté aquitaine de chercheurs.

La MSHA dispose d’un appui du Ministère de la Recherche, ce qui représente le cœur de son dispositif scientifique. Elle vient aussi à l’appui des Écoles doctorales, en contribuant à la formation qu’elles dispensent et en offrant des espaces communs d’accueil et de travail aux doctorants.

La MSHA fonctionne sur un principe de réponse aux appels d’offres lancées notamment sur la région Nouvelle-Aquitaine. Elle a également le soutien du conseil régional à des programmes au niveau de l’Agence Nationale de la Recherche, mais aussi à des niveaux Européens. Cette dimension internationale se prolonge par un dispositif d’invitation de chercheurs étrangers, au sein du Réseau des MSH avec une mise à disposition de bureaux sur projets.

Ainsi, l’un des buts de la MSHA est d’avoir un rôle fédérateur dans les Sciences Humaines et Sociales en Aquitaine, en développant les partenariats scientifiques et en croisant la visibilité des axes forts de recherche et la structuration de thématiques émergentes.

J'ai cependant effectué mon stage à l'IUT de Bordeaux Montaigne, en compagnie des différents chercheurs associés au projet HyperOtlet

Le projet HyperOtlet

Dans le cadre de son appel à projet 2017, l’Agence nationale de recherche (ANR) a retenu le projet HyperOtlet porté par le Centre Maurice Halbwachs (CNRS) en collaboration avec ses partenaires scientifiques : l’Enssib, le laboratoire MICA (Université Bordeaux 3), le Mundaneum de Mons et la MSH-Paris Nord (CNRS, Universités Paris 8 et Paris 13).

Il s’agit d’un projet interdisciplinaire, francophone, collaboratif et innovant – correspondant au défi 8 (Sociétés innovantes, intégrantes et adaptatives), axe 5 (Cultures, création, patrimoines) de l’appel à projets de l’ANR – qui se propose de combiner des recherches scientifiques et des recherches appliquées.

Le projet porte sur une œuvre majeure de l’histoire de la documentation, le Traité de documentation de Paul Otlet écrit en 1934 par le juriste et documentaliste belge, 10 ans avant sa mort.

Paul Otlet

Sensible à l’accélération de la production documentaire, à la prolifération des supports (photographie, phonographe, téléphone, cinéma), à la diversification des formes (livre, revues, journaux, etc.), Paul Otlet est à l’avant-garde de la modernité en créant de nouveaux instruments d’organisation des connaissances : il « invente » une tradition de savoirs qui préparera le développement du « nouveau régime documentaire » (B. Müller) du siècle à venir.

Connu pour ses travaux en matière de bibliographie, créateur avec Henri La Fontaine de la classification décimale universelle (CDU), du répertoire bibliographique universel (RBU) qui rassemble tous les ouvrages publiés dans le monde, quels que soient le sujet et l’époque, mais aussi fondateur de l’Office international de bibliographie en 1895 dont la visée était de faire reconnaître l’information comme discipline scientifique, Paul Otlet, dont l’oeuvre est entrée dans le domaine public en 2015, est aujourd’hui reconnu par ses héritiers pour avoir été aussi bien un visionnaire de la société de l’information – à qui l’on doit l’utopie du Palais Mondial-Mundaneum inauguré en 1920 à Bruxelles - qu’un précurseur d’Internet.

Otletosphère

Introduction

L’étude du réseau de personnes de Paul Otlet, avocat, pionnier de la documentation et membre actif des réseaux pacifistes et associations internationales, permet d’imaginer un travail de collecte des relations personnelles qu’il a pu établir durant ses années de correspondance. Basé notamment sur l’étude de sa correspondance au Mundaneum de Mons qui est le musée consacré à son œuvre, nous avons pu réaliser une base de données qui reprend les différentes personnes avec qui il est entré en relation. Une partie des données repose sur les archives de la correspondance de Paul Otlet au Mundaneum.La représentation cartographique d'un réseau de personnes nécessite une réflexion et des influences graphiques pour réaliser une représentation scientifique correcte et graphiquement conviviale. Dans le cadre du projet HyperOtlet, nous avons cherché à modéliser une interface qui montre bien les relations clefs qu'a entretenues le visionnaire belge Paul Otlet.L’inspiration initiale a été de partir du projet de représentation graphique de l’univers transmedia Marvel produite par l’équipe du journal Singapourien "The Straits Time", qui se présente comme une véritable constellation de super-héros, liés entre eux par leurs relations au sein des univers narratifs. L’Otletosphère est une cartographie relationnelle des personnalités et institutions liées à Paul Otlet. Ce projet part du constat de l'implication forte de Paul Otlet, au sein des organisations internationales pour la paix ainsi qu'au sein des institutions bibliographiques et documentaires. Les différentes activités d'Otlet lui ont permis de côtoyer un large nombre de personnalités scientifiques, artistes, sociologues avec lesquels il a pu entretenir des correspondances, se lier d'amitié, ou collaborer sur des projets communs. Ces relations sont connues ou attestées par l'examen des archives du Mundaneum.L’objectif est également de se situer dans une approche esthétique dans la lignée des schémas de Paul Otlet qui a toujours cherché à améliorer les moyens et méthodes de représentation des savoirs (Schaffer, 2017)

Présentation du dispositif

Le dispositif de l'Otletosphère tente de répondre aux objectifs suivants :

Typologie des relations

En Belgique, le centre d'archive Mundaneum, dont Paul Otlet est le fondateur, disposait déjà d'une base de données avec une soixantaine d'entrées regroupant différentes personnalités et institutions liées à Paul Otlet. Nous avons pu utiliser cette base pour commencer notre travail de tissage des liaisons otlétiennes, notamment en mettant en avant :

La catégorisation des relations otlétiennes est principalement basée sur les correspondances de Paul Otlet contenues dans les archives du Mundaneum. Les collaborateurs de Paul Otlet sont, dans l'Otletosphère, souvent représentés comme gravitant autour des institutions et projets communs à Paul Otlet (Blanquet, 2011).

La réflexion autour de ces catégories est encore à approfondir. En effet, définir a posteriori, les relations d'une personne à une autre, en ne pouvant s’appuyer que sur leurs correspondances, est un exercice délicat. Paul Otlet use aisément de la formule « cher ami » dans échanges épistolaires sans nécessairement entretenir une relation d’amitié avec le destinataire. Complexe est la distinction entre collaborateur et ami. Dans le cas d'Henri Lafontaine, nous sommes clairement dans les deux cas de figure. L'amitié renforçant d'ailleurs les liens de collaboration. La question de l'amitié en relation avec les réseaux sociaux débute avec la pratique du liber amicorum notamment avec Conrad Gesner (Deslile, 2006).

Peut-on quantifier une relation de collaborations à partir du nombre d'échanges épistolaires ? Peut-on prendre en compte des éléments informationnels dans les lettres qui permettraient de qualifier une relation de plutôt collaborative ou plutôt d'amicale ?

On peut également se poser la question de l’évolution de ces relations au cours du temps et de la manière dont il est possible d’enregistrer et de représenter cette information sur l’Otletosphère. Des options de visualisation synchronique devront alors être envisagées.

Interface et navigation

L'Otletsphere fonctionne sur une interface web (Figure 1) et a été réalisée avec les technologies html, css et javascript ; notamment à travers l’utilisation des librairies javascript vis.js et tabletop.js. Les données, quant à elles, sont enregistrées en format JSON.

La création de l’interface s'est également accompagnée d'un travail de réflexion graphique sur la manière de représenter les informations relatives à chacun des acteurs présentés. Dans notre cas, l'inspiration qui a guidé notre réflexion a été la mise en page des différentes fiches classées dans les tiroirs du Mundaneum, dont la fonction s’apparente à celle de notre outil : rendre disponible une information centralisée, classée et unifiée, quel que soit le sujet présenté.

Le choix s’est donc porté sur une forme de type fiche qui s’affiche de façon latérale (Figure 2)

Figure 2. Une exemple de fiche acteur.

La partie intitulée « base de données » permet d’accéder à la base des acteurs de la cartographie sous forme de fiches succinctes qu’il est possible de parcourir en scrollant la page (Figure 3).

Figure 3. L’otlétosphère, partie base de données.

Nous avons souhaité rendre la navigation, à l’intérieure de cette cartographie, la plus intuitive et interactive possible en proposant à l’utilisateur un certain nombre d’options d’affichage. L’utilisateur peut facilement parcourir le graphe de relations, agrandir/diminuer l’espace de travail, effectuer un zoom sur une partie et déplacer chaque nœud. En plus de l’aspect ludique qu’elles lui confèrent, ces fonctionnalités posent le projet comme un véritable outil au service de l’utilisateur/chercheur.

Descriptions sémantiques et interrogations sur l'Otletosphère

Nous avons souhaité faire évoluer ce travail en décrivant, grâce à des ontologies, les relations interpersonnelles du réseau de Paul Otlet afin de pouvoir effectuer des requêtes. Nous avons également souhaité ouvrir notre base de connaissances à l’interrogation par des tiers à travers la mise en place d’un SPARQL endpoint.

Ontologies de relations

À cet effet, nous avons fait appel plusieurs ontologies pour décrire ces relations interpersonnelles. Nous nous sommes appuyés sur l’ontologie Relationship Soron : SOcial Relationships ONtology En effet, ces ontologies OWL décrivent exactement les types de relation interpersonnelle que nous avons retenus pour modéliser le réseau de Paul Otlet. De plus, la réutilisation d’ontologies existantes, nous semble primordiale afin d’ancrer notre travail dans l’initiative linked data.

Chaque acteur de l’Otletosphère est sujet à une fiche RDF dans laquelle sont enregistrées les métadonnées utiles. Chacune de ces fiches renvoie également aux données DBPedia et Wikidata de la personne, à travers leurs URI. La présence de ces associations vers d’autres bases de connaissances offre la possibilité d’interroger, de collecter et d’afficher dans l’Otletosphère d’autres informations que celles initialement renseignées par nos soins. Cela permet aussi de bénéficier de la mise à jour régulière des données issues de Wikipedia.

Pour aller plus loin: Interface de création des liaisons, et interrogation d'une base de connaissance

Grâce à l’interface graphique présentée précédemment et aux ontologies choisies, nous avons réalisé un travail de sémantisation afin de créer une base de connaissances RDF interrogeable en SPARQL.

À chaque modification dans l’Otlet-o-matic, la base de connaissance est mise à jour afin d’enregistrer les nouvelles liaisons en triplets RDF dont les prédicats sont les termes des ontologies de relations retenues.

Afin de faciliter la fouille des données dans l’Otletosphère, nous sommes en train de mettre en place un terminal SPARQL qui puisse offrir, à l’instar de OpenLink Virtuoso, un module textuel d’interrogation ouvert à tous.

Dans le but de rendre le requêtage SPARQL accessible au plus grand nombre, nous souhaiterions également, à terme, proposer une interface plus intuitive permettant aux utilisateurs de créer leurs propres requêtes, de manière visuelle, grâce à des blocs à assembler ; connectés, ces blocs formeront une requête qui permettra d’interroger le graphe de relations.

Conclusion

Ce projet s’inscrit dans une réflexion sur les méthodes de représentation au niveau des humanités digitales et la qualification des liens entre des personnes qui peuvent être alors représentées de façon graphique et hypertextuelle, notamment parce que notre graphique renvoie à des fiches descriptives pour chaque membre du réseau. Une des difficultés de représentations relationnelles repose sur le concept d'amitié qui renvoie à plusieurs définitions. Dans le cas d'Otlet, il s'agissait de mettre en avant surtout des collaborations et des réalisations, ainsi qu'une série de projets ayant parfois échoué. À travers ce projet, non seulement nous rendons possible, grâce aux technologies et langages du Web de Données, la découverte et l’interrogation de la base de connaissances des relations interpersonnelles de Paul Otlet, mais nous proposons également aux chercheurs des outils facilitant l’enregistrement sémantique et le requêtage. Nous avons souhaité, à travers ce projet, proposer un ensemble d’outils pour la représentation et l’interrogation de réseau d’influence qui puissent également être réexploités dans et avec d’autres corpus.