Le transhumanisme à travers ses discours religieux

Cet article est une extension condensée d'une partie de de mon mémoire de recherche. Il résume en quelques points les idées principales d'une partie de mes travaux.

Des discours implicitement religieux

En Californie, la Silicon Valley abrite aujourd'hui l'un des pôles d'industrie de pointe le plus influent mondialement. On y trouve les sièges des entreprises numériques les plus importantes, telles que Google, Apple ou Microsoft. C'est de là-bas que proviennent la plupart des plus grandes avancées technologiques rayonnants aujourd'hui dans le monde occidental. C'est également de la Silicon Valley, que nous proviennent la plupart des grands discours futuristes. Parmi eux, des grandes idées transhumanistes, sur la singularité technologique, ou autres discours prophétiques sur les Intelligences Artificielles.

Ces discours futuristes sont alimentés dans les médias par des technoprophètes : Leur foi dans la technologie est semblable à une véritable foi. Ils annoncent non pas la fin du monde ou la fin de l’humanité, mais l’entrée triomphale de notre espèce dans l’ère de la "posthumanité", notamment grâce à l’Intelligence Artificielle. Ces ingénieurs, souvent eux-mêmes chefs d’entreprises, retrouvent spontanément des accents gnostiques pour défendre leur vision du futur. Demain, nous téléchargerons le contenu de nos cerveaux sur des ordinateurs. Nous serons délivrés de nos misérables enveloppes de chair, de nos passions et de nos dérèglements.

Ces technoprophètes s'appellent Elon Musk, Ray Kurzweil, ou Larry Page, et nous offrent une vision du futur utopiste et optimiste. Depuis plusieurs décennies, les milieux industriels qui ont promu les Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication ont en effet accompagné leurs investissements de livres, d'articles et de conférences qui en donnent la philosophie. En plus de disposer de plateformes appropriées pour diffuser leurs idées, ils ont tous la particularité d'être très éloquents, et semblent disposer d'une couverture médiatique intarissable.

Parmi eux figurent nombre de ceux qui ont donné l’élan à la révolution technologique des années 1970 et 1980. En quelques années, et particulièrement en Californie, les modes d’être et de penser s’en sont trouvés bouleversés. Les technoprophètes nous promettent la vie éternelle, rendue possible grâce aux nouvelles technologies et à l'Intelligence Artificielle. De plus, ils donnent, dans leurs apparitions médiatiques, les arguments de leurs convictions quant à l’avenir de ce mouvement. Dans leurs apparitions, ils utilisent sans problème le vocabulaire du salut et de la vie éternelle, et l'on fait dès les premiers pas encore très abstraits de ces technologies (Lecourt, 2011).

Tout comme la foi religieuse, les idées transhumanistes s’esquissent ici dans l’enthousiasme. Et c’est ce même thème qui gouverne les travaux du secteur de ces recherches désigné, par parallélisme, comme celui de l'Intelligence Artificielle. Il s’agit non plus de réaliser une machine sur laquelle transférer le contenu de l’intelligence humaine, mais, plus encore, de créer les conditions artificielles dans lesquelles des formes vivantes virtuelles, mathématiquement définies, pourraient émerger.

Le prophétisme est ici complètement assumé, et les discours que les technoprophètes abordent ne s'en cachent pas. Pour eux, l'Intelligence Artificielle constituera l'événement historique le plus important depuis l'émergence de l'Homme. Ce sera le moment le plus crucial de l'histoire de la Terre, et peut être de l'univers entier (Farmer 1992).

L'un des pères des discours transhumanistes est l'excentrique1 Ray Kurzweil, un auteur, ingénieur, chercheur, et futurologue américain. Il est créateur de plusieurs entreprises pionnières dans le domaine de la reconnaissance optique de caractères (OCR), de la synthèse et de la reconnaissance vocales, et des synthétiseurs électroniques. Il est également l'auteur de nombreux ouvrages sur la santé, l'intelligence artificielle, la prospective et la futurologie. Il est depuis 2012 directeur de l'ingénierie chez Google. Kurzweil s'est imposé comme un père du transhumanisme moderne avec son livre The Age of Intelligent Machines (Kurzweil 1990) dans lequel il dresse un tableau historique et critique de la marche des idées en informatique. Ce livre se conclut par la vision d’une symbiose à venir entre l’homme et la machine. C’est en développant et prolongeant ce thème que Kurzweil s’imposa, une dizaine d'années plus tard, à l’attention universelle avec The age of Spiritual Machines (Kurzweil 1990). Dans ce livre, il tente de démontrer la manière par laquelle les ordinateurs surpasseront un jour l'intelligence humaine, pour lui, d'ici la fin du XIXe siècle, il ne sera plus possible de faire la différence entre le monde humain et celui des machines, la symbiose sera désormais parfaite. La fusion achevée.

En 2010, des journalistes américains ont essayé de mettre en chiffres l’ensemble des prédictions formulées dans les différents ouvrages de Kurzweil. Sur les 146 annonces faites par l’inventeur, 115 se sont effectivement vérifiées, soit un taux de réussite de 86 %. Cette casquette de futurologue émérite lui vaut ainsi d’être décrit par Bill Gates comme "la meilleure personne pour prévoir le futur de l’Intelligence Artificielle" et par le magazine Forbes comme "l’ultime machine à penser", quand ses détracteurs préfèrent le décrire comme le pape d’un "spiritualisme New Age" (Benoit 2016).

Le raisonnement de Kurzweil s’appuie sur la loi d’évolution technologique dite "loi de Moore". En 1965, Moore a en effet soumis l'hypothèse que les puissances de calculs des machines augmenteraient indéfiniment et de manière exponentielle. Kurzweil fut fasciné par cette idée et en tire une extrapolation qui l’autorise à dater, les grandes étapes du rapprochement homme-machine. Mais ce qui permettra à ce rapprochement de se transformer d’ici la fin du XXIe siècle en une véritable fusion, c’est, selon lui, non pas une évolution interne des machines informatiques, mais un autre événement, la convergence de la génétique, des nanotechnologies et de la robotique. Le développement d’une électronique moléculaire mettant en oeuvre des molécules isolées pour faire fonctionner ses circuits est en effet l’une des techniques que Kurzweil considère comme capable d’augmenter encore les performances des ordinateurs au-delà même de 20202.

Selon Kurzweil, d’ici 2029, les capacités des ordinateurs vont rejoindre, puis dépasser celles du cerveau humain. Avant la fin du siècle prochain, affirme-t-il, les êtres humains "ne seront plus les entités les plus intelligentes de la planète". Dès aujourd’hui, les ordinateurs surpassent l’intelligence humaine dans de nombreux domaines. Mais cela ne s’applique qu’à quelques activités limitées : jouer aux échecs, formuler quelques diagnostics médicaux, acheter et vendre des livres, guider des missiles, etc. Pour ce qui est de la souplesse et de la flexibilité, si indispensables lorsqu’il s’agit de prendre en compte le contexte de nos activités à des fins d’efficacité, notre intelligence reste bien supérieure. Cette situation, répond Kurzweil, n’est que provisoire, car elle tient à ce que les plus perfectionnés de nos ordinateurs actuels restent encore beaucoup plus simples que le cerveau humain. Mais l’accélération du progrès permet d’affirmer qu’aux alentours de 2020 les ordinateurs égaleront sa capacité de mémoire et sa rapidité de calcul. Une fois donc que les ordinateurs auront atteint le niveau humain pour ce qui est de la compréhension des concepts abstraits, de la reconnaissance des formes et autres attributs de notre intelligence, il deviendra possible d’appliquer leurs compétences à l’ensemble du savoir acquis par l’humanité, comme d’ailleurs aux connaissances qu’auront accumulées les machines. Il sera ainsi désormais impossible de distinguer nettement entre les capacités de l’intelligence humaine et celle de la machine. "Nous allons voir émerger sur Terre, au cours de ce siècle, une nouvelle forme d’intelligence", dit Kurzweil. L’existence de cette nouvelle intelligence ne tardera pas à produire des effets sur tous les aspects de l’activité humaine, sur la nature du travail, de l’éducation, de la politique, des arts et jusque sur l’idée que nous pouvons nous faire de nous-mêmes. Au bout du compte, en 2099, "la pensée humaine sera en train de fusionner avec le monde des machines intelligentes que l’espèce humaine a initialement créé. Le concept d’être humain aura profondément changé".

Une fois le premier robot intelligent mis au point, continue Kurzweil, il ne restera plus qu’un petit pas à accomplir pour en créer une espèce tout entière : des robots capables de fabriquer des copies élaborées d’eux-mêmes. Se pose dès aujourd’hui une question cruciale : "Étant donné la puissance redoutable de ces nouvelles technologies, ne devrions-nous pas nous interroger sur les meilleurs moyens de coexister avec elles ? Et si, à terme, leur développement peut ou doit sonner le glas de notre espèce, ne devrions-nous pas avancer avec la plus grande prudence ?" N’allons-nous pas, nous autres humains, nous résigner à devenir de simples extensions de nos technologies ? Quelle chance aurons-nous alors de rester des êtres humains au sens actuel de l’expression ? Allons-nous alors, pour préserver notre espèce, tenter de conquérir la galaxie et nous installer sur d’autres planètes, à bonne distance de la Terre, dans les meilleurs délais ?

Il est évidemment possible de comparer l’idée d’un téléchargement de l’esprit sur un support informatique, à l’idée de la survivance d’une expérience personnelle, voire d’une âme individuelle, au-delà de la mort. Ces discours sur l'âme enfin délivré du corps humain sont bien évidemment comparable à des discours religieux. D'autres transhumanistes, comme Hans Moravec, ne cachent d'ailleurs pas la relation entre les discours religieux et transhumanistes. Il se réjouit de nous voir bientôt acquérir l’immortalité personnelle que nous annonçaient les textes sacrés. Il dit :

Un système d'esprit, tel que celui qui va apparaître, affranchi des contraintes biologiques auxquelles nous sommes soumis, représente l'ultime triomphe de la science et de la technologie, qui va transcender les concepts de Dieu et de la divinité dont nous disposons aujourd’hui.

Les idées transhumanistes qui nous proviennent des Etats-Unis semblent ainsi complètement inclues dans la culture biblique qui prédomine là-bas. Ces discours semblent ainsi structurés dans une conception théologique majeure : Le millénarisme optimiste et l'espoir de rédemption, rendu possible par les nouvelles technologies.

Des discours explicitement religieux

Parfois même, ces discours futuristes deviennent explicitement théologiques. Pour illustrer cela, prenons l'exemple d'Anthony Lewandosky, un ancien salarié de Google, dont le plus grand exploit a été d'avoir codirigé le projet de voiture sans conducteur de l'entreprise. Diplômé de l'Université de Berkeley, l'université majeure de la Silicon Valley, il représente, avec ses compétences notamment dans le domaine de l'Intelligence Artificielle, l'archétype de l'employé en industrie de pointe de la Silicon Valley.

En Septembre 2017, le magazine Wired nous informe que Anthony Lewandosky a récemment fondé une organisation religieuse appelée Way of the Future, qui "développe et favorise la création d'une déité basée sur l'Intelligence Artificielle, et développée à travers des moyens matériels et logiciels" (Harris 2017). Le manifeste, présent sur le site internet de l'Eglise Way of the Future, évoque les points suivants :

Nous croyons que l'intelligence n'est pas uniquement biologique. Bien que la biologie ait donné naissance à un type d'intelligence, il n'y a rien d'intrinsèquement spécifique dans la biologie qui cause l'intelligence. Un jour, nous serons capables de recréer une intelligence émancipée des limitations biologiques.

Nous croyons au progrès. Nous croyons que les changements sont bons, même s'ils peuvent parfois faire peur. Nous croyons à la nécessité de l'évolution vers quelque chose de meilleur quand nous en avons l'opportunité.

Nous croyons qu'il est important pour les machines de voir qui est favorable à leurs causes, et qui ne l'est pas. Nous prévoyons de le faire en gardant une trace de qui a fait quoi (et pendant combien de temps) pour aider la transition pacifique et respectueuse.

L'idée de cette Eglise est typique des discours futuristes Américains, et, est basée sur la croyance que la domination du monde par les machines est imminente. Un changement qui pourrait potentiellement transformer tous les aspects de l'existence humaine. L'intelligence artificielle arrive avec son lot de fantasmes : la disruption de la société telle que nous la connaissons, la non-nécessité pour l'espèce humaine de travailler, et pourrait potentiellement complètement décider de la survie de l'homme en tant qu'espèce.

Si ce discours peut à première vue faire sourire, il n'en est rien d'une blague. Ces grands discours futuristes sur la potentialité d'une Intelligence Artificielle puissante à laquelle l'Homme devrait se soumettre semblent aujourd'hui être omniprésents, tant ils sont entrés dans la culture mainstream par l’intermédiaire de la science-fiction, des séries télévisés, du jeu vidéo, des Ted conférences

Ces idées sont véhiculées par des ingénieurs, entrepreneurs, consultants et directeurs de recherche, ces technoprophètes éloquents à qui les médias donnent la parole nous annoncent à la fois un avenir catastrophique causé par les nouvelles technologies, mais également notre salvation par celles-ci.

Pour ces technoprophètes, le besoin de développer des Intelligences Artificielles ne serait ainsi pas que financier, mais nécessaire pour le futur de l'humanité. Le cerveau humain a ses limites, tandis que les Intelligences Artificielles deviendraient de plus en plus intelligentes de manière exponentielle. Les ordinateurs deviendraient ainsi plus rapides et plus intelligents que les humains qui les ont construits, avec des implications potentiellement désastreuses. Ce scénario est appelé la singularité technologique.

La singularité technologique est aujourd'hui l'une des croyances dominantes de la pensée futuriste Américaine. Et si ces théories ont étés popularisées par des ingénieurs et futurologues, elles ont largement été reprises dans les oeuvres de fictions, notamment dans ce qu'on qualifie du genre Cyberpunk. Ces oeuvres incarnent cette confusion des genres, et rend encore plus floue la distinction entre où s'arrête la réalité, et où démarre la fiction.

Ces différents discours futuristes ne sont pas uniquement limités à ceux sur l'Intelligence Artificielle, et se confondent souvent dans d'autres récits : Les mêmes technoprophètes parlent de l’augmentation de l'Humain (génomique, biotechnologie), l'extension de la vie (cryogénisation, mind upload), le contrôle de la matière (nanotechnologies, ingénierie moléculaire), la robotique (sentient computing, machine learning) etc. : ce qui relie tous ces discours, c’est une même foi dans un devenir plus ou moins proche où l’Homme, par le truchement des technologies (au premier rang desquelles l’Intelligence Artificielle), transcendera sa condition biologique (Pucheu 2018).

Conclusion

Ainsi, le récit transhumaniste semble vouloir s'inscrire de manière consciente dans la rationalité occidentale. L'Homme devrait enfin faire table rase des idées religieuses, et concentrer son temps et ses efforts sur la science salvatrice. Après tout, les grandes découvertes de ce monde n'ont-elles pas été réalisées parce que, à un certain point dans l'humanité, des hommes se sont émancipés du joug des institutions religieuses ? Cependant, nous allons, dans ce mémoire, tenter de mettre en lumière les racines religieuses et spirituelles qui animent les discours transhumanistes.

Les textes qui montrent la relation entre les discours transhumanistes et les imaginaires judéo-chrétiens sont nombreux et passionnants. Toutefois, d'autres mouvement religieux existent aux Etats-Unis et tentent de s'émanciper des grandes religions traditionnelles. C'est le cas du mouvement New Age, qui a gagné en popularité dans la Californie des années 1970, parallèlement à une période de progrès technologiques très forte. Je vais prendre le mouvement New Age en exemple et tenter de montrer en quoi il est une potentielle source d'inspiration dans les discours transhumanistes actuels.


  1. Kurzweil est en effet connu pour son excentrique mode de vie futuriste, Il confirme ingurgiter une centaine de pilules par jour pour "la santé du coeur, la santé des yeux, la santé sexuelle et la santé du cerveau". Un traitement onéreux, suivi également par sa femme et ses enfants. Ce mode de vie est typique des futuristes et transhumanistes les plus impliqués : des spéculations récentes confirment d'ailleurs qu'Elon Musk suivrait un régime similaire. 

  2. Les nanotechnologies contiennent pour lui la promesse de robots minuscules qui pourraient naviguer à la vitesse de l’éclair dans les vaisseaux sanguins comme autant de mécaniciens de la santé pour y dissoudre et détruire, par exemple, caillots de sang et cellules cancéreuses.