Timothy Leary: Du New Age au New Edge

Cet article est une extension condensée d'une partie de de mon mémoire de recherche. Il résume en quelques points les idées principales d'une partie de mes travaux.

Timothy Leary: Gourou psychédélique

En 1960, Timothy Leary, Alors professeur de psychothérapie à l'université d'Harvard, fait un voyage au Mexique. Là bas, il y rencontre un Anthropologue , lui aussi professeur à l'Université de Harvard, qui lui offre de consommer des "champignons sacrés" qu'un Shaman lui aurait donné. Leary accepte, et entre alors dans un état de transe, qu'il décrira plus tard comme "l'expérience religieuse la plus profonde de sa vie" (Weil, 1973, cité par Ruthofer, 1997). Comme tant d'autres avant lui, il découvre que "le monde qui l'entoure, qui paraissait pourtant si réel, n'était en réalité qu'un petit théâtre construit par son esprit". Dans son autobiographie Flashbacks (1983), il dit :

Pendant les quatre heures que j'ai passé près de cette piscine à Guernavaca, j'en ai appris plus sur l'esprit humain, le cerveau et ses structures, que je ne l'ai fait les 15 dernières années en tant qu'assidu psychologue.

J'ai appris que le cerveau est un bio-ordinateur sous-utilisé, qui contient des milliard de neurones auxquels nous n'avons pas accès. J'ai appris que la conscience telle que nous la connaissons n'est qu'une goûte d'eau dans l'océan de l'intelligence. J'ai appris que la conscience et que l'intelligence peuvent-être systématiquement étendus. Le cerveau peut être reprogrammé. La connaissance du cerveau humain est le plus grand problème scientifique de notre époque. J'étais euphorique, convaincu d'avoir trouvé la clé que nous cherchions tous.

Cette expérience fut un tournant majeur dans la vie de Timothy Leary. Rentré aux Etats-Unis, il persuade l'Université de Harvard de l'autoriser à étudier les effets des drogues psychédéliques1.

Leary décide de ne pas suivre les modèles d'études comportementaux standards où il ferait consommer des drogues psychédéliques aux autres pour en observer les effets. Son idée était que c'est d'abord au scientifique de s'éduquer à la prise de drogue, une approche fortement criquée par ses contemporains (Ruthofer, 1997). Leary pensait également que le terme "psychomimétique" (Qui signifie "imiter la psychose"), utilisé en psychologie à l'époque pour décrire les effets des drogues hallucinogènes, n'était pas approprié, et reflétait une image trop négative. Il préférait le terme "psychédélique" (Qui signifie "provoquer un état mental"). Les expériences de Leary eurent des résultats intéressants. Il prouva par exemple que les drogues psychédéliques peuvent produire des états d'expériences religieuses profondes, similaires à celles des prophètes religieux à travers les époques.

Diverses célébrités, comme Aldous Huxley ou Allen Ginsberg prirent part aux expériences de Leary. En plus de ses expériences universitaires formelles, il organisait des sessions privées de prises de produits psychédéliques dans son appartement. Peu à peu, Leary devint convaincu que les drogues avaient la possibilité de changer l'existence humaine, et de réparer la société balbutiante. A partir de ce moment, Leary se vit en messie dont la mission serait de créer une société meilleure grâce aux drogues psychédéliques. Leary pensait que les problèmes politiques étaient des manifestations de problèmes psychologiques qui, au fond, étaient neurologiques.

C'est un étudiant de Leary qui lui fournit du LSD pour la première fois, une expérience bouleversante pour lui :

Le LSD était différent des autres drogues psychédéliques. Il faisait tournoyer ma conscience dans une danse d'énergie, où rien d'autre n'existait que des vibrations ronronnantes, des formes illusoires sur différentes fréquences.

A partir de là, Leary utilise le LSD dans ses recherches. Avec l'aide du LSD, il voulait obtenir des réponses aux questions des mécaniques du cerveau humain. Il voulait aussi développer un nouveau langage, verbal et non-verbal, qui l'aurait rendu capable de parler des expériences psychédéliques de manière scientifique.

Un jour de 1963, après un trip au LSD, un étudiant de Leary téléphone à ses parents, clamant qu'il a trouvé Dieu. L'histoire fait scandale, et le fait que Leary organise des sessions de prise de LSD avec ses étudiants devient publique. L'université de Harvard l'oblige d'arrêter ses expériences, et il est accusé par ses contemporains de ne pas mener ses expériences de manière scientifique. "Le LSD est plus important que Harvard", dit alors Leary avant de se faire virer de l'université au printemps de 1963.

Le scandale fait écho dans les médias, et de nombreux magazines des Etats-Unis s'emparent de l'affaire. Tout à coup, Leary est connu dans tout le pays comme "Monsieur LSD" (Lee, 1992, cité par Ruthofer, 1997).

Pendant ses années à Harvard, Leary avait débuté un projet privé de recherche sur les drogues psychédéliques : L'International Foundation of Internal Freedom ("La Foundation Internationale de Liberté Interne", IFIF), qu'il continua après son expulsion. Le but du projet était d'étudier l'utilisation religieuse des drogues psychédéliques. Grâce à sa célébrité naissante, Leary réussit très vite à réunir 3000 membres. Il construit des locaux pour sa fondation partout aux Etats-Unis, et à l'été 1963, migre le quartier général à Zihuatanejo, au Mexique. Un groupe de Beatnik y suit Leary. Six semaines plus tard, cependant, l'IFIF est renvoyé du Mexique.

Leary s'installe ensuite à Millbrook, dans l'état de New-York, où il rassemble un noyau dur d'une trentaine de personnes pour l'accompagner dans ses expériences sur le LSD et la méditation orientale. Il vit une vie communautaire avec ses adeptes, et publie un guide de bonne pratiques de trip au LSD : The Psychedelic Experience (1964). Il fonde officiellement un groupe religieux : La League for Spiritual Discovery ("Ligue pour la Découverte Spirituelle", LSD).

Inspiré par le sociologue des médias Marshall McLuhan, Leary réalise très vite que c'est en utilisant les médias qu'il pourra se faire entendre. Il joue sur sa personnalité de "Monsieur LSD" à merveille, et se fait inviter sur des centaines de plateaux de télévision et de radio pour vanter les bienfaits du LSD. Il promet à ceux qui en consomment une meilleure vie, des révélations spirituelles, une intelligence accrue, des romances mystiques, et des meilleures performances sexuelles. Il invente et popularise son célèbre slogan "Turn on, tune in, drop out" ("Vas-y, mets-toi en phase, et décroche"), devise synonyme de libération, de contemplation méditative, et de contestation. Il voulait, à travers ce slogan, montrer que le LSD peut créer un nouvel état de conscience, et rejeter la politique, les guerres, la violence, le service militaire, le racisme, le sexisme et les religions établies (Leary, 1983).

En 1966, en pleine "Guerre sur les Drogues", le LSD devient illégal. Pour Leary, la criminalisation du LSD était la preuve infaillible que cette "nouvelle conscience" dont il rêvait était opprimée au même niveau que les manifestations de paix, la libération sexuelle ou l'écologie. En 1968, quand les révolutions des années 1960 battent leur plein, Leary devient un porte parole des contestations de l'engagement militaire des Américains dans la guerre du Vietnam. Il est vu en train de chanter Give Peace a Chance avec John Lennon et Yoko Ono, et annonce sa candidature en tant que gouverneur de la Californie en Mars 19702. Il publie un pamphlet The Politics of Ecstasy, dans lequel il évoque une nouvelle déclaration d'indépendance basée sur la liberté individuelle3. C'est à ce moment que le président Nixon qualifie Leary de l'"Homme le plus dangereux de la planète".

Rien ne semble arrêter Leary, si ce n'est qu'au milieu de l'année 1970, il est arrêté pour possession de Marijuana, et reçoit une peine de prison de 10 ans. Il s'échappe quelques mois après, en Septembre 1970, et fuit en Algérie, où il sympathise avec un groupe de Black Panthers. Il demande ensuite l'asile en Suisse mais y est refusé, il passe ensuite quelques mois en cavale en Europe, mais est ratrappé par la police en Afghanistan, et remis aux autorités Américaines. Il rentre en prison aux Etats-Unis en 1972 avant d'en sortir en 1976. Pendant ces quelques années, il écrit de nombreux livres sur les neurotechnologies, les manières de contrôler notre système nerveux.

Leary reste discret à sa sortie de prison, et, à la surprise de tous, quand il réapparaît sur la scène médiatique au début des années 1980, il ne parle plus de LSD, mais de nouvelles technologies, de migration spatiale, et d'extension de la vie humaine.

Timothy Leary: figure emblématique du cyberpunk

"Turn on, Tune in, drop out", notre nouvel invité a inventé cette célèbre phrase. Il nous a encouragé à explorer notre esprit avec une drogue controversée appelée LSD. 20 ans plus tard, il nous encourage toujours à explorer notre esprit, sauf que maintenant, au lieu du LSD, ce sera plutôt avec IBM4

Durant les années 1980, Leary devient l'un des premiers promoteurs de la réalité virtuelle et de l'Internet. Il affirme que l'ordinateur personnel est le nouveau LSD, et aurait la capacité de redonner le pouvoir aux individus. Il devient l'égérie d'une toute nouvelle contre-culture cyberpunk. À la fin de sa vie, il réactualise son célèbre slogan "Turn On, Tune In, Drop Out" en "Turn On, Boot Up, Jack In" ("Vas-y, Démarre, Branche toi"), un symbole du fait que les nouvelles technologies nous permettraient de créer nos propres réalités, notre cyberespace.

Pour Leary, contrairement aux idées de la L5 Society, la nécessité de la conquête spatiale n'est pas une réponse au problème de la surpopulation, ou l'épuisement des ressources. Il voit la conquête spatiale comme la possibilité de fusionner avec une intelligence supérieure. Il s'adresse à "Hir", une combinaison de "Him" et "Her", car l'intelligence supérieure dont il parle ne serait ni mâle, ni femelle. Cet être divin dont il parle aurait supposément envoyé des messages à notre planète il y a des milliards d'années, sous la forme de séquences ADN et de code génétique. Il parle d'une "planète mère", de laquelle chaque être humain proviendrait, et à laquelle il faudrait revenir. Les drogues psychédéliques seraient nécessaires pour obtenir une intelligence supérieure et déchiffrer le code génétique, étendre notre espérance de vie, et finalement migrer vers l'espace.

Leary lance le projet H.O.M.E (High Orbitals Mini Earths), un projet de colonies spatiales, et une étape nécessaire dans sa volonté de conquérir l'espace, avec pour volonté d'"ouvrir des territoires inexploités, des nouvelles ressources d'énergie, et des nouvelles stimulations pour notre cerveau". Ce projet est fortement influencé par le livre de O'Neill The High Frontier (1977), et la L5 Society. Dans The High Frontier, O'Neill évoque l'établissement d'une colonie orbitale entre la terre et la lune, à un point gravitationnel stable appelé Larange Point 5.

La L5 Society est fondée en réponse au livre de O'Neill. Ses membres étaient convaincus que la colonie L5 aiderait l'humanité à s'échapper de la pollution terrestre, à résoudre les problème de la raréfaction des ressources, de la pauvreté, et du collectivisme. La différence entre l'idée de Leary et celle de la L5 Society était que celles de la L5 Society étaient intéressés par les progrès sociaux, écologiques et matériels de la migration spatiale, tandis que Leary voyait la migration spatiale comme une étape nécessaire dans la réalisation personnelle, l'immortalité, et la fusion avec une intelligence supérieure.

Ainsi, dans les années 1980, de nombreux jeunes admirateurs de Leary ne sont plus intéressés par l'aspect psychédélique de ses discours. La jeunesse américaine se retrouve dans les discours de Leary, dans lequel il inclut les nouvelles technologies. Ces discours leur permettaient de développer un sentiment d'appartenance à une contre-culture que Leary représentait.

Une personnalité importante de la cyberculture qui fut inspiré par les théories de Leary est R.U. Sirius, de son vrai nom, Ken Goffman. Le co-fondateur et éditeur en chef de l'un des premiers magazines de cyberculture majeur : Mondo 2000. Leary surnommera d'ailleurs Sirius de "L'une des têtes sur le Mt Rushmore de la cyberculture" (Leary, 1997).

À la différence de la plupart des personnalité importantes du mouvement psychédélique des années 1960 et 1970, Sirius n'a jamais été un technophobe. Passionné depuis le plus jeune âge par les nouvelles technologies, il avait toujours eu cette idée que les machines seraient l'avenir de l'Homme. En 1980, lors d'un trip au LSD, il obtient une vision qui confirme sa pensée :

En 1980, peu de jour après la mort de John Lennon, Sirius obtient une vision qui l'oblige à laisser les sixties derrière lui, et à se raccrocher à la révolution technologique qui avait lieu autour de lui. Mais pourquoi se contenter d'un Eden cybernétique, quand les promesses divines sont dans les nuages ? Inspiré par les prémonitions de Timothy Leary sur les colonies spatiales, Sirius incorpore une touche high-tech au Mouvement du Potentiel Humain, une nouvelle vision d'un avenir robotique (Dery, 1999).

Dans Chaos & Cyberculture (1994) , Leary présente une théorie sur l'évolution des contre-cultures des années 1950 à 1990, et il définit une nouvelle contre-culture. Il montre que les nouvelles technologies ont effectué des changements profonds dans notre société, et que les ordinateurs personnels, la télévision, et l'Internet ont encouragé les jeunes du monde entier à penser par eux même, à remettre en cause l'autorité, et à débuter une révolution libératrice qui aurait été la cause de la chute des régimes à la fin des années 1980 (Chute du mur de Berlin, Communisme en Europe de l'Est, etc). Selon lui, cette révolution technologique et des consciences était toujours en court. Leary avait confiance en l'aspect libérateur des nouvelles technologies et du mouvement futuriste. Il croyait en un futur post-politique, une société où l'individu n'aurait jamais à obéir automatiquement, et où l'homme vivrait en symbiose avec la technologie. De plus, nous serions tous capable, dans un futur proche, de télécharger nos cerveaux dans des ordinateurs, serions libérés de nos enveloppes corporelles, et deviendrions immortels.

Leary est fasciné par la génération des Baby Boomers, la première génération qui fut exposée à un flot constant d'informations provenant des écrans. Il appelle les Baby Boomers des "consommateurs de la réalité". Il affirme que les millions d'américains qui ont fait la merveilleuse expérience du LSD ont ouvert la voie à la société technologique d'aujourd'hui. Pour lui, les personnalités impliquées dans le développement de l'ordinateur personnel ont toutes puisées leurs inspirations dans des expériences psychédéliques.

Le co-fondateur d'Apple Steve Jobs est allé en Inde, a consommé énormément d'acide, a étudié le Bouddhisme, et quand il est revenu, a dit qu'Edison5 a plus contribué à l'évolution de la race humaine que le Bouddha. Bill Gates, de Microsoft, était aussi une grosse personnalité psychédélique à Harvard. Cela fait sens, du moment que l'on active notre cerveau avec des drogues psychédéliques, la seule manière de décrire l'expérience est électriquement. Ce n'est pas une coïncidence si l'article du Time Magazine sur Steve Jobs mentionne le LSD à deux reprises (Leary, 1997).

La religiosité dans la pensée de Leary

Nous avons vu plus tôt dans ce mémoire que le mouvement cyberpunk est né d'un genre de fiction littéraire. Leary s'est cependant approprié le terme, et s'est érigé de lui même en figure cyberpunk.

Leary décrit le mouvement cyberpunk comme de l'alchimie moderne, et montre que les alchimistes du moyen-âge sont très similaires aux adeptes des nouvelles technologies. Pour lui, les alchimistes créaient des systèmes magiques qui leurs permettaient de voir le futur, de parler à des amis à de très longues distances. Les alchimistes modernes, regarderaient les écrans d'ordinateur, et y verraient des réalités alternatives. Si la légende occulte du XIXe siècle Aleister Crowley définissait la magie en tant que "L'art et la science de provoquer des changement dans notre réalité, à notre volonté", les ordinateurs seraient notre propre porte vers la magie avec laquelle nous pourrions changer le monde (Leary, 1997). De plus, qu'il s'agisse des alchimistes du moyen-âge ou des cyberpunks, tous les deux disposeraient d'une connaissance des arcanes méconnues de la population globale, avec leurs propres secrets et formules magiques.

Dans Design for Dying (Leary, 1997), Leary va encore plus loin, et compare les quatre éléments alchimiques (Terre, Air, Feu, Eau) aux quatre couleurs du tarot divinatoire (Denier, Epée, Bâton, Coupe), et enfin, aux quatre composants essentiels d'un ordinateur (Souris, RAM, Electricité, Lecteur de disque).

Dans Chaos and Cyberculture (Leary, 1994), Leary donne des exemples de différentes figures cyberpunk au fil de l'histoire : Il mentionne Prométhée, un "Génie technologique qui a volé le feu aux Dieux", Christophe Colomb, qui a "persisté dans ses rêves de découverte", Andy Warhol, Stanley Kubrik, Steve Jobs, etc. En donnant ces exemples, Leary monte la figure cyberpunk comme "n'importe quel individu qui pense par lui même et rejette les dogmes pré-établis."

Timothy Leary, transhumaniste ?

Leary avait indéniablement raison quand il disait que "le futur allait tournoyer de plus en plus rapidement, et de manière de plus en plus imprévisible, que l'on consomme ou non du LSD". Encore aujourd'hui, nous constatons que les dernières décennies ont évoluées si rapidement qu'il nous est compliqué de prédire ce que le futur proche nous réserve, et quelles nouvelles technologies révolutionnaires seront découvertes demain. La technologie évolue de plus en plus rapidement et, ce qui tenait de la science-fiction hier est possible aujourd'hui (Internet, Réalité Virtuelle, Clonage…). Pour Leary, l'accélération des évolutions technologiques étaient un signe que tout allait bien. Leary était en effet un éternel optimiste, il croyait que les ordinateurs, l'Internet, les nouveaux médias, pourraient nous aider à créer la réalité de nos rêves, et propulser l'humanité vers un monde meilleur.

Cependant, une seule limite subsistait : La mort. Quand Leary apprend, en 1995, qu'il est atteint d'un cancer du pancréas, il co-écrit, avec R.U. Sirius, son dernier livre : Design for Dying (Leary, 1997). Dans ce livre, il parle des différentes manières par lesquelles la technologie nous permettraient de transcender ce qu'il appelle "la dernière limite".

Leary mentionne d'abord la cryogénisation, procédé de conservation à très basses températures d'êtres vivants dans l'espoir que de futures avancées technologiques pourront permettre de les ramener à la vie. Elle pourrait permettre dans le cas d'un patient souffrant d'une maladie incurable avec nos moyens médicaux actuels d'attendre qu'un traitement de sa maladie soit éventuellement développé dans un avenir lointain.

Leary mentionne ensuite les nanotechnologies, des minuscules robots moléculaires qui seraient capables de remplacer les cellules d'ADN malades, de réparer des cellules, et même d'empêcher le corps humain de vieillir. Un cerveau cryogénisé pourrait ainsi être soigné dans le futur.

Enfin, Leary nous parle du processus de mind uploading (Téléchargement de l'esprit). Une technique qui pourrait permettre de transférer un esprit d'un cerveau à un ordinateur, en l'ayant numérisé au préalable. Un ordinateur pourrait alors reconstituer l'esprit par la simulation de son fonctionnement, sans que l'on ne puisse distinguer un cerveau biologique réel d'un cerveau simulé.

Les pensées de Leary vont encore plus loin que celles de l'immortalité. Il prédit que dans le futur proche, les êtres humains ne seront que des curiosités du passé. Pour lui, toutes les nouvelles technologies développées durant les quelques dernières décennies indiquent que l'évolution naturelle de l'espèce humain est bientôt achevée. Leary cite Hans Moravec6 et dit "Nous devons notre existence à l'évolution organique, mais nous ne sommes pas obligé de lui être loyal. Nous sommes arrivés à un à seuil de recommencement dans l'histoire de l'univers, comparable à celui de l'arrivée de la vie sur terre". Moravec et Leary veulent dire que nous avons atteint un tournant dans l'histoire de l'évolution, et que nous entrons finalement dans l'ère "posthumaine". Leary dit :

Nous arrivons à un point par lequel le prochain progrès évolutionnaire de notre espèce sera sous notre contrôle. […] Nous ne serons plus dépendants de nos aptitudes humaines pour notre survie. Dans le futur proche, les ordinateurs et les technologies biologiques rendront la forme humaine totalement déterminée par les choix individuels. […] Je vois deux sortes d'humains du futur proche : le "cyborg", une biomachine hybride de n'importe quelle forme désirée, ou l'humain "postbiologique", une forme de vie électronique dans un réseau d'ordinateurs. En somme, l'humain-en-tant-que-machine, ou l'humain-dans-la-machine.

Que l'on partage ou non sa foi en la technologie, l'influence de Leary sur la contre-culture New Edge des années 1980 et 1990 est indéniable. En 1973, Leary prédisait que le monde entier pouvait être lié par un "système nerveux électronique", un réseau de communication électronique global qui détruirait les structures hiérarchiques. Dans Exo-Psychology (1977), Leary encourageait les hippies à laisser les idées Flower-Power des années 1960 derrière eux, et de trouver des manières de vivre avec la technologie qui, selon Leary, pouvait nous libérer de toutes nos limites. Il définissait un niveau de conscience plus profond, accessible à l'aide du LSD, dans lequel le temps, l'espace et le corps sont transcendés, et dans lequel les individus communiqueraient à la vitesse de la lumière. Ce "niveau de conscience" a plus tard été interprété comme l'Internet que nous connaissons aujourd'hui (Ruthofer, 1997).

Conclusion

Si j'ai présenté ici les idées d'une seule personne, il est important de noter que l'évolution des idées de Leary est caractéristique des pionniers du transhumanisme. Le fait qu'une personne change radicalement ses idées, de gourou du LSD à futurologue transhumaniste de la première heure, n'est pas anodin, tant ces idées comprennent des similitudes. En somme, le mouvement transhumaniste, aurait beaucoup plus de similitudes avec le mouvement New Age qu'une vue de surface ne nous le laisserait penser.

Aussi, il est important de noter que la consommation de produits stupéfiants n'a pas cessée automatiquement dans les années 1980 et 1990. Dans Chaos & Cyberculture (Leary, 1994). Leary mentionne les designer drugs, qui seraient disponibles en "quantités monumentales", et qui seraient capables de nous aider à transformer la réalité. Ces nouvelles drogues (En particulier l'Ecstasy) sont beaucoup plus prévisibles et faciles à utiliser que les psychédéliques des années 1960.

Pour Leary, les New Agers étaient la première génération capable de "construire leurs propres réalités" (Grâce au LSD). Les membres de la nouvelle génération, équipée de nouvelles technologies, en seraient alors des experts.

L'idée centrale qui relie les théories de Leary tout au long de sa vie est celle que l'humanité évolue vers quelque chose de plus grandiose. Que ce soit, en utilisant des psychédéliques ou des ordinateurs, l'humain pourrait étendre sa conscience et accélérer la course de l'évolution humaine. Nous serions de plus en plus proches du dernier niveau de l'évolution, que Leary décrit comme "La culmination du mystique, du transcendantal, des rêves hallucinatoires que nous avons envisagés dans nos rêves psychédéliques".

Leary est également caractérisé par son insatiable optimisme. Il percevait le meilleur dans chaque progrès technologique, et essayait toujours d'imaginer les meilleurs scénarios possibles. Dans chaque apparition télévisuelle, ou dans chaque conférence, il semblait toujours animé par cet "optimisme cosmologique" (Pucheu2019) qui reste centrale de la pensée des extropiens ou des singularitariens. Cet optimisme cosmologique est également étroitement lié avec l'ambition généralisée dans la philosophie Américaine.

Ainsi, Leary représente la manière par laquelle, inspiré par le New Age, il est possible d'apporter un cadre interprétatif mystique aux découvertes de la cybernétique. Comme nous l'avons vu dans la première partie de ce mémoire, les grandes découvertes technologiques s'accompagnent régulièrement d'une tentative de compréhension spirituelle. Dans la suite de cette partie, nous allons voir comment la contre-culture New Edge qui s'est formée dans la Californie des années 1980 a permis la diffusion de ces idées, jusqu'à leur entrée dans le mainstream.


  1. Il est important de noter qu'à cette époque, les drogues psychédéliques étaient toujours légales aux Etats-Unis. 

  2. La célèbre chanson des Beatles "Come Together", écrite principalement par John Lennon, a d'ailleurs été composée à l'origine comme un hymne à la campagne politique de Timothy Leary. 

  3. En réalité, dans le contexte de ce pamphlet, la liberté individuelle réside dans la liberté d'altérer son propre esprit. Une réponse à la criminalisation du LSD. 

  4. Introduction de l'intervention de Timothy Leary sur un plateau de télévision Américaine, lors de sa campagne de promotion pour son logiciel Mind Mirror

  5. Notons tout de même que, bien qu'il se définissait comme athée, Edison était sans aucun doute au minimum agnostique. A la fin de sa vie, il dit : "Je ne crois pas au Dieu des théologiens, mais d'une intelligence suprême, je ne doute pas". (Foote 1970) 

  6. Comme Leary, membre de la L5 Society, Moravec est un futurologue qui s'est fait connaître à travers ses travaux sur la robotique, sur l'Intelligence Artificielle mais aussi par ses articles sur l'impact des nouvelles technologies. Ses écrits et les prédictions s'inscrivent dans le courant transhumaniste.