L'optimisme Américain à travers le mythe de la frontier

Cet article est une extension condensée d'une partie de de mon mémoire de recherche. Il résume en quelques points les idées principales d'une partie de mes travaux.

Origines et développement

La fondation des Etats-Unis d'Amérique est très dépendante du mythe de la frontier. "L'avancée de la civilisation Chrétienne sur la barbarie" (Pucheu, 2018). L'Amérique découverte tardivement se présentait comme un El Dorado et une terre d'opportunités. L'ouest encore inexploré était un paradis pour l'Homme solitaire, sur lequel il pouvait reconstruire, et redécouvrir ses origines (Davis, 2004). Bien entendu, le mythe de la frontier omet de parler de la violence et des exploitations engendrées par les pionniers, mais il les érige en héros. Le mythe propagé par les Westerns vante l'héroïsme et l'autosuffisance des pionniers. La rhétorique du mythe de la frontier est devenu l'un des composants indéniables de l'optimisme Américain, de son culte pour la liberté, et de son imagination utopique et de sa cupidité (Davis, 2004).

Le mythe de la frontier est d'abord compris littéralement au XIXe siècle, comme une idéologie similaire à celle de la Destinée Manifeste selon laquelle la nation américaine avait pour mission divine l'expansion de la civilisation vers l'Ouest. L'avancée des Américains et la conquête de l'espace vierge appelé Wilderness a été interprétée comme la conquête d'un monde au degré zéro de la création. Ce discours a inscrit durablement la technoscience dans un discours aux accents gnostiques : l’idée d’un salut atteignable par l’instrumentalité humaine accomplissant les desseins du Créateur pour établir sur terre le Millenium1. Le mythe de la frontier a suscité dans l’imaginaire national un sens aigu de "l’illimitation", un moteur dans le pouvoir que conféra aux américains la maîtrise de la vapeur et de l’électricité (Pucheu, 2018).

Plus tard, une fois l'Amérique conquise, l'idée de Frontier va se métamorphoser et se concentrer sur la technoscience. Vannevar Bush, conseiller scientifique du président Roosevelt et chercheur au Massachusetts Institute of Technology (MIT), dont on se souvient pour avoir été l'un des grands avocats de la recherche scientifique des États-Unis lors de la Seconde Guerre mondiale, publie un en 1945 un rapport intitulé Science : The Endless Frontier (Bush, 1945). Dans celui-ci, il dit :

Il est clair que le gouvernement des Etats-Unis se doit d'encourager le développement de nouvelles frontiers. Ce sont celles-ci qui ont ouvertes les mers aux navires, et ont données la terre aux pionniers. Bien que ces frontiers ont plus ou moins disparues, la frontier de la science reste. C'est s'inscrire dans la tradition Américaine - Celle qui a fait les Etats-Unis que nous connaissons aujourd'hui - que de rendre accessible cette frontier à chaque citoyen Américain.

L'idée de la frontier se redécouvre alors dans la recherche en ingénierie exploratoire aux Etats-Unis. Les technosciences seraient alors une manière de retourner à cet idéal d'exploration et d'expansion. La mission spatiale Apollo 11, au cours de laquelle, pour la première fois, des hommes se sont posés sur la Lune, le 20 juillet 1969, sera baptisée The New Frontier par le gouvernement Américain.

Le terme et l'idée de Frontier en tant que nouvel objectif à atteindre est ainsi largement repris dans les oeuvres de fictions. En 1989, la série télévisée Américaine Star Trek sera sous-titrée The Final Frontier, et chaque épisode commencera par :

L'espace : La dernière frontier. Voici les voyages du vaisseau Enterprise. Sa mission : Explorer des nouveaux mondes étranges, pour trouver des nouvelles terres et des nouvelles civilisations. Pour aller avec audace là où aucun homme n'est allé auparavant.

Vers de nouvelles frontiers

Cependant, la vision de la nouvelle frontier comme espace extérieur a été déplacé dans d'autres espaces symboliques : Pendant l'engouement du New Age dans les années 1960, et des drogues psychédéliques, on qualifiera la recherche spirituelle comme d'une Inner Frontier (Une frontière intérieure), c'est à dire la recherche de réponses à l'intérieur se soi, plutôt que dans des espaces extérieurs.

En 1954, Aldous Huxley décrit cette idée sous la forme d'un livre : The Doors of Perception2. Dans celui-ci, il décrit ses expériences psychédéliques sous l'influence d'une drogue appelée Mescaline. Cette idée d'utiliser les drogues psychédéliques à des fins spirituelles. Pour lui, les frontières extérieures sont tout-autant de territoires inexplorés que l'Homme se devrait de conquérir. Ces idées seront ensuite largement corroborées par le gourou des drogues psychédéliques Timothy Leary.

Pendant l'engouement pour la technologie, ce sera des espaces symboliques, comme le cyberespace ou les mondes virtuels.

En 1995, Sean Mitchell, du MIT écrit :

Le cyberespace est la nouvelle terre derrière l'horizon, celle qui attire les colons, les cow-boys, les artistes et les conquérants du XXIe siècle.

C'est ainsi un optimisme enchanté qui anime depuis toujours la philosophie américaine dans sa conquête de nouveaux horizons. Le grand mouvement de revitalisation religieuse qui aura lieu aux Etats-Unis dans les années 1960 et 1970 sera fait en réponse au désenchantement provoqué par les grands progrès dans le domaine des nouvelles technologies. Cette nouvelle frontier, qui se développait dans la Silicon Valley, peut aussi être perçue comme une tentative de réenchantement individuel. Dans son livre Microserfs (1994) Douglas Coupland écrit :

Comme la plupart de ceux qui ont déménagé dans la Silicon Valley, nous n'avions pas de structures traditionnelles pour nous fournir une identité, comme ont les autres endroits du monde : religions, politiques, structure familiale, histoire... Tous ces systèmes de croyances qui permettent aux individus de savoir qui ils sont. Nous étions seuls ici.

Le développement des nouvelles technologies serait ainsi venu avec son lot de crises identitaires pour les Américains qui y étaient le plus confrontés. L'idée d'une nouvelle frontier, dans le cyberespace pourrait ainsi combler les vides et épanouir le besoin spirituel.

La Californie de la fin des années 1960 est ainsi animée de la volonté d'une progressive maîtrise de l'évolution portées par la conquête de l'espace et de son hypothétique colonisation, ainsi que sur le génome, la théorie des systèmes cybernétiques, l'intelligence artificielle et les nouvelles technologies... Tout autant de nouvelles frontiers qui constituent l'horizon d'attente de changements radicaux dans l'ordre de l'évolution (Pucheu, 2019).


  1. Le Millenium correspond à la période de 1000 ans mentionnée dans les discours millénaristes. 

  2. C'est de ce livre que les membres du célèbre groupe The Doors s'inspireront pour l'origine de leur nom de scène.